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 De sang et de glace

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Irunaeka
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MessageSujet: De sang et de glace   Sam 2 Sep - 23:41

Certaines phrases devraient être en italique...mais je n'ai pas encore rectifié.
EDIT: Ca y est , c'est rectifié. J'accueille tous les messages que vous pourrez laisser à l'issue de votre lecture. Smile


Premier chapitre

****

Il faisait maintenant presque nuit. les formes et les couleurs du paysage pétrifié par le froid s’estompaient lentement dans la brume grisâtre montant du fond de la vallée. A couvert de la pinède qui occupait le versant sud, le groupe d’hommes cheminait péniblement le long d’un ruisseau gelé.

L’air était sec, silencieux et froid à s’y brûler au goût de Bodrick. Et encore, c’était sans compter ce putain de vent. Ça ou les loups, c’était pareil. Un peu trop immobile et...hop! Un doigt, une oreille ou un bout de nez fichu.

“Putain de froid” gémit Petiot lorsqu’une bourrasque vint les cingler en hurlant. Bodrick se força à desserrer ses lèvres collées par le gel et grogna à l’adresse du veneur:
“Alors y t’la flaire c’te piste ces maudits cabots?”

Ce dernier grogna quelque chose que des jappements de chiens étouffèrent et hocha négativement du chef. Bodrick s’accorda un énième soupir d’exaspération et se remit à triturer machinalement la bride de sa jument. Des heures déjà qu’on ratissait la zone, et pas une piste, rien. Qu’y avait quequ’chose qu’était passé ici, qu’y disait, le chef. Et même qu'y ce serait pu qu’ce soit cette même chose qui foutait la trouille aux hameaux des environs en tuant les bêtes sans leur laisser la moindre goutte de sang ni sans faire la moindre tâche.

“Propre que c’est, avait-il encore dit, foutrement trop propre pour être des loups.”
“Mais quequ’c’est alors?” qu’il avait demandé le Petiot à ce moment là. Et l'chef lui avait alors refourgué son fameux sourire, c'ui là même que l'grand Thorett s'en était compissé à l'voir, et pis l’avait haussé les épaules. L’air de rien, ou plutôt l’air de dire "on verra bien et ça m’empêchera pas de boire mon vin chaud pendant qu’vous vous gèlerez l’cul à l’chercher".

Rien que d’y penser, il en avait le frisson: de rage ou de peur? L’arrivait pas à dire. Le chef c’est avec plaisir qu’y lui aurait raccourci la carcasse, mais pour c’qu’était de l’faire vraiment, ce soir ou demain: c’était une autre affaire. C’est lui qu’est pas normal, le chef. Lui qu’on devrait traquer avec nos épées, les chevaux et les chiens. Même que ça y serait bien marrant c’coup-ci et qu’il en oublierait p’têtre ce putain de froid. Mais non, c’est au chaud qu’y s’trouvait pour l’heure, le chef, et c’est au chaud qu’il y resterait. Lui et ses yeux de dingues. Des yeux bleus comme la glace quand l’soleil passe derrière, un bleu à vous refroidir d’un coup. L’est bien de ce putain d'pays lui. Glacial, tout pareil.

Bodrick jeta un coup d’oeil aux deux derniers membres du groupe qui étaient restés tout du long silencieux pendant la traque: Bors et Vösrin. Ces deux, pas demain la veille qu’y l’trahiraient le chef. Eux aussi z’ont des yeux bleus, tout pareil que lui, avec p’têtre en moins, la folie qui y brille dedans. Mais glacials qu’ils étaient: pour la conversation pouvais aller te faire mettre, y te lâcheraient jamais une p’tite blague, ni même un sourire. Bors lui rendit un regard inexpressif, tandis que l’autre observait avec une attention malsaine le Petiot en train de réajuster la sangle de sa selle de ses doigts gourds. Personne ne parlait. Le veneur tout occupé à bourrer ses clébards miteux de coups de cravache et de quolibets, le Petiot trop froid pour bavasser et les deux autres, des pierres.

Bodrick leva les yeux au ciel et aperçut les premières étoiles entre deux branches chargées de neige. Il soupira pour lui-même et annonça d’un ton las:
“L’est l’heure, en selle tous, on r’tourne au trou.”
Ca, jamais besoin d’leur dire deux fois, constata-t-il en voyant avec quelle rapidité tous s’apprêtaient en ordre de marche. Rapidement, les chevaux les portèrent plus en aval, le long d’une sente de neige crasseuse moitié fondue, moitié gelée où les chevaux dérapaient parfois.

Il bougonna:
“A pas à dire, y sentent l’écurie aussi ceux là, mais c’est pas à l’écurie qui finiront s’y continuent comme ça, et nous non plus.”
Et ce disant, il tira un peu la bride de son cheval, histoire de le ralentir un peu. Les autres suivirent derrière et le groupe adopta un trot prudent et circonspect, cerné par la rumeur des chiens fourrageant leur museau dans tous les fourrés sombres qui les entouraient. "Maintenant qu’y s’mettent à chercher ceux là. Pouvaient pas l’faire avant?" marmonna t-il lugubre, en pensant à ce qu’il devrait écoper lorsqu’il ferait son rapport bredouille au chef. Un autre coup de vent vint en hurlant leur fouetter la figure, et derrière Petiot de gémir encore une fois, pour faire bonne mesure sûrement:
”Putain de froid.”


Dernière édition par le Dim 3 Sep - 14:21, édité 1 fois
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Irunaeka
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Dim 3 Sep - 14:20

La nuit était tombée lorsqu‘on atteignit “le trou”.
Le trou, c’était un petit fortin impérial, planqué dans un renfoncement du terrain dans la vallée juste au-dessus du seul débarcadère impérial de Norsca accessible toute l’année et à peu près délaissé par les pirates et les sauvages, à cause de son misérable dénuement. Si une bande de trouffions s’y ramenait un jour d’aventure, tout ce qu’elle aurait à faire serait de brûler trois bicoques sombres et puantes et d’égorger deux centaines de gars issus de la lie de la grande armée impériale. Outre que c’était pas gagné d’avance, le gain -quelques bêtes et quelques tonneaux de bière- n’en valait vraiment pas la peine.

Mais de trouffions, il n’y en avait même pas. Il n‘y avait que quelques hameaux bien tranquilles nichés dans les pâtures le long de la côte où les fils des fils de parias grandissaient dans la fange et le froid. Les seuls sauvages repérés de-ci de-là lors de la première exploration du site quelques quatre vingt ans auparavant s’étant esbignés dard-dard dès que les voiles impériales furent arrivées en vue des côtes, ne laissant d’eux sur la plage de pierraille grise que les carcasses vides de leur campement. Et une fois le rivage exploré, pour quelle maudite raison s’était-on mis en tête de grimper plus haut parmi la caillasse, la glace et les sapins pour aller y dénicher un joli terre plein au milieu de remparts de rocs? Mystère que cela. Mais Bodrick aurait bien volontiers voulu savoir pourquoi, avant de passer son épée au travers de la tête folle qui avait eu cette idée de merde.

Mais malheureusement, l’histoire s’était faite sans que les pigeons envoyés se geler les miches là-bas aient leur mot à dire. Bon, bien sûr un aller simple pour le “trou” ne se gagnait pas comme ça: seuls les gars assez bêtes pour faire une connerie et se faire prendre y avaient droit. Mais des fois que l’on se faisait “aider” dans la tâche comme lui, facile que c’était alors de s’endormir un soir au chaud dans le giron d’une catin et de se réveiller le lendemain sur le pont d’un bateau fonçant plein nord. Qu’est ce qu’il avait fait pour mériter ça? Mystère également. Et voilà que ça faisait déjà douze putains d’années qu’il passait à “défendre”, outre sa peau, quelques bourbiers merdiques contre les loups et la neige. Ruminant ces sombres pensées pour la énième fois, il guida sa monture à travers la ravine étroite qui menait à la dépression où se trouvait le fortin.

La première fois que vous suiviez ce chemin, à coup sûr vous juriez que vous alliez rentrer sous terre tellement la ravine s’enfonçait dans le mur de roc. Vous y passiez sous terre d’ailleurs, mais l’espace de quelques mètres, avant de ressortir quelques pas plus loin à l’air libre dans une sorte de grande arène de pierre couronnée de pins gigantesques.

Les sentinelles les regardèrent passer d’un oeil morne sans guère de bienveillance avant de retourner vite fait auprès du brasero rougeoyant dans leur abri.
Le camp était plongé dans le noir, les trois grandes baraques en arc de cercle contre la paroi rocheuse se dégageant du tout, masses de bois sombre dans l’ombre neigeuse, en dehors de quelques loupiottes qui chancelaient au bout de leur accroche au moindre coup de vent.

Le patrouilleur mit pied à terre, confia la bride de son cheval à Petiot et ordonna aux quatre de mener les bêtes respectivement aux écuries et au chenil, pendant que lui -pauvre bougre- allait se coltiner les rabrouements de son chef. Moi qui mériterait d’être chef, en plus remâcha t-il encore. Comment un salopard comme l’autre avait-il pu finir par atteindre ce poste? A coup de pots de vin, sûr et certain, ça. Dès qu’il l’avait vu, un an auparavant, arriver avec ses propres gars à lui et annoncer qu’ils voulaient tous lui et ses gars aux yeux bleus se faire membres de l’armée impériale, tout de suite il avait pas pu le blairer et Bodrick était pas le seul. Mais va savoir comment, le dingue aux yeux de glace avait convaincu le commandant du fort et tous ses gars s’étaient vu remettre une tunique et attribuer des armes réglementaires. Bon, c’est vrai qu'ils n'avaient pas tiré l’épée au clair de suite pour zigouiller la maisonnée, mais n’empêche, on avait gardé des doutes. Et d’ailleurs, Fine-Gueule avait pas mâché ses mots le soir de leur intégration dans le corps, à la tablée. Mais quelques jours plus tard, pas d’bol, Fine-Gueule avait eu un accident et s’était fracassé le crâne au bas d’une corniche. Tombé tout seul sûrement, nan?

Après ça , les autres avaient bien compris que la gueule, il valait mieux se la garder fermée s'ils voulaient pas tomber tout seuls d‘une corniche eux aussi. Si certains maugréaient parfois, Bodrick lui, tenait trop à sa peau pour pas plier le genou et servir du oui-da à son “chef” s’il le fallait pour garder la tête sur les épaules. Mais que l’autre te montre une faiblesse, n’importe laquelle, et pour sûr qu’y te la creuserait comme un sapeur jusqu’à ce que le tout s’effondre.

Traversant la cour, il arriva au bâtiment central situé en face de l’entrée du trou. Il franchit la lourde porte et sentit aussitôt l’odeur de feu de bois et de bouffe mijotant dessus lui monter aux narines. Bientôt, se promit-il et il monta l’escalier de bois en direction du bureau du chef.


Arrivé à l’étage, il toqua à l’une des nombreuses portes du long couloir traversant toute la bicoque. Un petit écriteau plaqué dessus indiquait le grade du propriétaire des lieux: Lieutenant. Rien à faire, pour moi t’es pas un vrai soldat, mon chef, se dit Bodrick. Un grognement lui signala le droit d’entrer et il tourna la poignée. Il était installé à la fenêtre, regardant Morr sait quoi au-delà des carreaux crasseux et embués. Le patrouilleur se mit au garde à vous et attendit.
« Alors? » demanda finalement le chef en se retournant.
« N’a rien trouvé mon lieutenant. Les chiens ont rien flairé. S’pourrait qu’les paysans qui vous ont dit quoi pour la bête y s’sont trompés d’endroit, je pense, mon lieutenant. »
« Depuis quand tu penses, toi? » s’étonna le chef, acerbe, tout en fixant ses yeux glacials sur son subordonné.
Bodrick sentit ses joues s’empourprer. Non. Ne pas s’énerver.
« Suis à vos ordres, mon lieutenant. » répondit-il instinctivement, afin de regagner un terrain neutre. Mais l’autre le fixait toujours en silence, comme s’il essayait de lire ses pensées à travers la face maigre que cachait une barbe brune et fournie. Arrête ça, crâne d’oeuf. Arrête maintenant! Et par miracle, le lieutenant se retourna à nouveau vers la fenêtre:
« M’en doutait qu’on trouverait rien. Est ce qu’au moins c’est une bête qu’on peut flairer...? Pfff! On n’en sait même rien... » dit-il avant de replonger dans son mutisme habituel... avant de reprendre sans prévenir: « Ca tiendrait qu’à moi, on aurait déjà lâché l’affaire. Mais le commandant veut un corps, une cible, une bête de chair et de sang.... Tu crois aux fantômes, toi, patrouilleur? »
« Mon lieutenant? » répondit poliment ce dernier. Les fantômes? Qu’est ce tu m’chante crâne d’oeuf?
« T’as parfaitement entendu, Bodrick Stavinski. Te fais pas plus con qu’t’es, j’te parle sérieux. -il se tourna à nouveau vers lui- Regarde moi bien, patrouilleur, r’garde moi dans les yeux. Moi et mes gars on parcourait déjà les champs de bataille du Grand Nord que ta mère gueulait encore sous ton père. »

Conteste pas vu ta fripe et tes cheveux pensa Bodrick, mais il se tut et écouta car c‘était la première fois que son chef parlait ainsi.
« J’en ai vu des choses étranges dans ma chienne de vie, des trucs pas normaux à t’compisser dans ton froc rien qu’d’y penser. Et je peux te dire que la façon dont sont mortes ces bêtes dans les hameaux, c’est pas du tout naturel: y a aucune bête qui fait ça. »
Pourquoi tu me dis ça toi, tu me crois trop épais pour pas l’avoir déjà pigé? Mais l’autre te le fixait d’un air de dément, comme s’il doutait que le patrouilleur comprenne ce qu’il racontait.
« Oui, mon lieutenant. » fut tout ce qu’il trouva à répondre. Mais cela sembla le satisfaire.

« Hmmpf... Ouais, pas normal... » dit-il en se dirigeant vers le petit coffre où Bodrick savait qu’il conservait sa réserve personnelle d’alcool. « Et mon p’tit doigt m’dit qu’on f’rait bien de pas trop y fourrer notre nez dans cette affaire, si on veut pas finir maudits, comme tout l’reste de c’pays. Parce que tu sais qu’il est maudit c’te pays, Stavinski? »

« Oui mon lieutenant. » Voilà qu’y se met à m’raconter des contes maintenant? Et moi qui pensait avoir fait le tour du bonhomme, allez déballe ton histoire crâne d‘oeuf, se dit Bodrick, oreilles grandes ouvertes.

« Ouais, maudit, reprit l’autre, tout en sortant deux gobelets et un flacon au contenu mordoré. Ca j’l’ai senti dès que j’suis arrivé ici mon gars. Ah mais! T’sais pas comment nous autres yeux bleus, comme vous dites tous, on a fait pour finir par s’engager chez vous, nan? Bah, j’vais t’le dire moi. » Et ce faisant, il servit les deux gobelets et en tendit un au patrouilleur. Merde! Ca pue l’embrouille!

« Merci mon lieutenant. » répondit-il avant de prendre la deuxième chaise de la pièce après que le chef se soit lui-même assis. Ce dernier se carra contre le dossier et entama:

« On s’était fait bloquer par des Kurgans au col de Rrajigar, à quequ’cent lieux au nord ouest d’Erengrad, avec toute ma compagnie. Quatre cent bons gars, tous du Nord, pas des frileux. C’a été une boucherie. Jamais j’crois j’ai vu mourir autant de bons gars en si peu de temps. » Le pouls de Bodrick s’était accéléré et malgré la tentation de toucher à son gobelet, il n’arrivait pas pour l’instant à se décrocher du récit de son « chef ». Mais pourquoi y me déballe tout ça? Et de quelle compagnie y parle, ce con?

Et l’autre de continuer: « On s’en ai tiré en piquant des deux vers les gorges et le pont, dès qu’on a pu, mais c’était déjà foutrement trop tard. Z’étaient juste sur nous ces sauvages. De partout qu’y en avait! Partout! A peine qu’on arrivait à ce putain de pont qu’une aut’centaine était surgie de l’aut’côté. Alors, on a quitté nos chevaux et on a tous plongés dans ce putain de torrent qui grondait en dessous. Perdus corps et biens, qu’ils ont du dire au commandement, mais nan: pas tous! Ouais pour sûr, y en a pas beaucoup qu’en on réchappé, mais finalement, c’t’y pas un miracle, on a réussi à reprendre pied sur la berge pour la plupart, on s’est regroupés et on a marché jusque chez vous, pendant deux jours entiers et deux nuits entières... »

Un silence lourd s’appesantit dans la pièce. Bodrick ne savait plus quoi penser: vrai ou pas vrai, ce qu’il disait l’autre? Le croire ou pas le croire. Allez, c’est gros... mais ça fait vécu lorsqu’il déballe son histoire. Aussi décida t-il de le croire vraiment, du moins pour l’instant.
« Et... vous avez raconté ça au commandant? » hasarda t-il.

L’autre lui sourit, dévoilant deux rangées horribles de dents en pointes impeccables. « Ouais... Mais pas tout. » Pas tout? « T’es un type malin, Stavinski, nan? Mais si allez, fais pas cette tête. J’l’ai senti la première fois que j’t’ai vu: malin comme un singe, qu’il est celui-là... Alors... toi qu’est malin, t’as jamais remarqué qu’il y a un truc qui tourne pas rond dans ce trou perdu? Ca fait déjà pas mal de temps que j’observe un peu tout et je peux te dire qu’y s’en passe des trucs louches, des trucs pas normaux. Ah! Ca me fout la pétoche rien qu’d’y penser à tout ça, j’pourrais t’raconter des trucs sur certains... allons, buvons un coup, ça m’donnera l’courage. »

Bodrick acquiesça, trinqua et chacun porta son gobelet aux lèvres. Le patrouilleur s’apprêtait juste à vider son gobelet lorsqu’un bruit de poterie brisée le fit baisser le coude. Le lieutenant avait une expression bizarre et son visage prenait une teinte inquiétante. Comme pétrifié, il le voyait agiter vainement les bras et tenter d’aspirer de toute ses forces le moindre filet d’air. Ses yeux roulaient dans leur orbites comme sans le voir et soudain, sa tête s’effondra sur le bureau entre eux et il cessa toutes ses gesticulations.
Bodrick eut du mal à réaliser ce qui se passait et mis encore plus de temps à retrouver assez de voix pour chevroter: « Chef? »
Mais l’autre ne répondit pas. Le vent dehors hurlait seul et en bas, les gars riaient autour des tablées. Bientôt, les autres s’étonneraient de son absence, et on le découvrirait là, face à son chef... mort.
« Oh merde! gémit-il. Merde! Merde! Merde et merde! »
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Irunaeka
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Mar 12 Sep - 21:10

Douloureusement, Bodrick reprit connaissance. Le flou d’ombre se fit plus détaillé et il put bientôt contempler à nouveau la décrépitude du plafond au-dessus de lui.
« L’hoch...piche... » gémit-il faiblement tout en s’émerveillant sur le nombre de dents que sa langue entaillée palpait une à une.
Un mouvement attira son regard, mais bouger la tête lui semblait encore une épreuve un peu prématurée.
Soudain un visage maigre aux yeux d’amnésique fit irruption dans son champ de vision:
« On reprend connaissance, Stavinski? »
Et le toubib qui me tient la chandelle... M’a tellement arrangé que ça ce con? pensa t-il en se remémorant ce grand escogriffe de Vösrin. Le responsable principal de son agréable séjour à l’horizontale.

La fin de la soirée où le chef était mort s’était déroulée de façon encore plus croustillante que ce à quoi il s’était attendu. Après la découverte de la scène, les remarques et les accusations en l’air ne s’étaient pas contenté de fuser dans la grande salle, mais Bodrick avait eu droit à une prise à partie en règle avec le plus dévoué des hommes de feu son chef. Va savoir pourquoi, les gradés avaient semblé plus intéressés là-haut à l’étage, plutôt que de descendre dans la grande salle où les yeux de glace frôlaient avec la rébellion pure et dure. Bodrick devinait sans peine le rôle de fin de soirée qu’avait été le sien: on ne l’avait pas embarqué jusqu’au bureau du capitaine, ni même posé de question après avoir vu qu’il s’agissait de poison. Non. Il avait été reconduit droit aux tablées où le comité l’attendait de pied ferme: Les hommes sont fous de rage, alors, qu’ils se défoulent. Très bien comme idée. A sûrement évité un gros boxon, mais en attendant celui qui avait trinqué c’était: ma pomme, comme toujours...

« Hé bien -reprit l’autre- honnêtement, je ne pensais pas avoir beaucoup de chances de vous ramener parmi nous mais Shallya devait veiller sur vous. Cela ne fait que deux jours que vous êtes là: j’ai rarement vu un coma prendre fin aussi vite... ah, si seulement je pouvais discuter de votre cas avec des confrères peut-être m‘ennuierais je un peu moins... »
Oh non! Par Sigmar, ta gueule toubib!...Erf! Trop dur à prononcer ca...
« Deux jours? » fut tout ce qu’il trouva pour ménager sa bouche et interrompre le prêtre de Shallya. Il ferma les yeux. L’homme s’appelait Henri de Bosquerol, Bretonnien d’origine. Religieux par omission et sodomite par conviction, il n’en restait pas moins un rebouteux passable.
Aussi, le temple de Marienburg avait-il été ravi de refourguer l’individu au trou, là où les penchants d’Henri, ou plus simplement « Toubib », s’ébruiteraient moins.
« Putain... » ne put-il retenir à voix haute.
Le toubib semblait être devenu atone. Il n’avait rien répondu. Bodrick ouvra les yeux: Personne. Des sons de voix lui parvinrent enfin de sa gauche, près de la porte de l’hôpital souterrain du trou. Le prêtre discutaillait avec un grand type aux cheveux sombres. Soudain, un long tiraillement remonta l’échine de Bodrick. Sa vision se troubla à nouveau et il ferma les yeux. Frustré par sa propre fragilité, il fit contre mauvaise fortune bon coeur et se laissa recouler dans le sommeil.

Il ne put sortir de son lit que deux jours plus tard, appuyé sur une béquille. Selon le toubib, pas une seule parcelle de chaire ne semblait avoir échappé à un coup rageur. Mais selon lui, les types savaient ce qu’ils faisaient, ils n’avaient pas voulu le tuer vraiment.
« Ah ouais -avait-il répondu ironique- z’ont ‘achement bien fait semblant alors. »
Le toubib a haussé les épaules:
« Je suppose qu’il faut les comprendre. C’était pour eux une sorte de mentor je crois. Un patriarche ou quelque chose dans ce goût là. En tout cas le commandant a laissé pisser. Ca s’est calmé le lendemain quand ils ont enfin compris qu’on ne pouvez pas vous imputer le crime. L’un des leurs est même venu il y a deux jours lorsque vous avez repris connaissance, mais vous veniez juste de replonger quand il est entré. »
Ben ça alors... C’est qu’ils seraient presque humains finalement... S’excuser... Tu parles! M’achever, ouais! Même que l’autre diable aurait même pas bougé le petit doigt j’aurais parier. Il dut laissé transparaître ses émotions car le toubib fronça les sourcils en le regardant:
« Tu leur en veux encore, hein? »
Bodrick leva un regard surpris vers le prêtre. T’es con ou t’es con toi? M’ont cassé la gueule nan? « Ca se pourrait. » répartit-il.
Petit sourire navré.
« C’est dommage alors, parce que le commandant a décidé de te nommer à la place de leur mentor. T’es lieutenant Stavinski. Enfin, dès que tu seras sorti d’ici quoi. »
La nouvelle le laissa un instant sous le choc, avant que les mots prennent sens dans son esprit et que la cascade des conséquences dégringole dans son crâne douloureux.
« Ah. » fut tout ce qu’il trouva à répondre. L’autre explosa de rire. Bodrick n’arrivait pas à définir si la nouvelle lui plaisait ou non. Il voulait monter en grade ça c’était sûr. Mais en même temps, il ne se sentait pas la capacité de prendre des décisions importantes, de faire les bons choix, de décider lui-même que faire de dizaines d’hommes. Il ne se sentait prêt à être responsable de tant de choses...
Bon, de toute façon, ai pas le choix, nan? Le toubib s’éloigna, hilare, vers une étagère où s’amoncelaient verrerie et poussière. « Halala... T’en fait une gueule Stavinski. Dirait qu’on vient de cocher ton nom sur la liste de la faucheuse. Tiens, tu vas m’avaler ça et filer d’ici. Le commandant pense que t’es apte lui. »
Docilement, il but le breuvage amer que lui présenta le prêtre. Puis il se redressa tant bien que mal, remit un peu en ordre ses vêtements froissés et ses cheveux en broussailles -même les poux avaient déserté le trou- avant de se diriger en claudiquant vers la sortie de l’hôpital. Depuis les ombres de la pièce, le toubib lui lança un « Que Shallya te garde, Stavinski. » d’un ton emprunté.
Bodrick grommela une réponse et entama la montée des marches menant au rez-de-chaussée de la bâtisse centrale.

Arrivé en haut, le froid de la vieille pierre laissa place à la douce tiédeur animale de la salle commune qui se diffusait dans tout le bâtiment. En prenant le porche sur sa gauche, il aurait pu aller s’asseoir quelques minutes au coin du feu qui brûlait en permanence dans le réfectoire, mais vu sa nouvelle nomination, une petite visite chez le grand chef en personne s’imposait d’elle-même comme l’étape prioritaire. Et allez, un autre escalier... Du diable ces béquilles! Il parvint tout de même jusqu’au bureau du commandant et toqua. Des pas précipités et une voix en colère se rapprochèrent.
« Je vous ai déjà dit que je m’en fout... Ah! C’est vous Stavinski?! Déjà remis? Bien. Entrez! »
« Merci mon commandant. »
L’homme était court, trapu. Le regard franc et posé. Le commandant émanait une impression de confiance et de force impressionnantes.
« Asseyez vous. »
Bodrick obtempéra avec plaisir. La montée des marches s’était révélée crevante.
Bien, comme vous le savez sûrement déjà, j’ai décidé de vous nommer lieutenant de patrouille. Vous vous occuperez de la surveillance externe du fort et du maintien de l’ordre dans le port. En gros, du contrôle de la route menant des quais jusqu’au pied de cette porte. Vous avez désormais quarante hommes à votre disposition, au maximum. Tenez, voici un papier où se trouve le reste de vos impératifs et nouvelles fonctions... vous savez lire, il me semble non? »
« Oui, mon commandant. »
« Bien. Et maintenant, j’ai à vous parler d’une autre affaire, lieutenant Stavinski.
Ah! Nous y voilà, pensa l‘intéressé. A quel point connaissiez vous Zolland, votre ancien supérieur? Attention! Jouez franc jeu! »
Bodrick réfléchit un instant à ce qu’il devait dire. Devait-il avouer que, le Zolland, il mourrait d’envie de lui dessiner un sourire rouge sous le menton chaque fois qu’il le croisait? Devait-il avouer aussi qu’il était profondément jaloux de son poste? A bien y penser, il y avait peut-être des manières moins suicidaires d’ouvrir la conversation. Aussi opta t-il pour l’air benêt qu’il savait adopter à la perfection.
« Ben, pas trop bien si c’est dans le sens où vous l’entendez. Le chef, j’obéissais à ses ordres. Pas plus. Ses vrais potes, c’était les autres. Après, c’est vrai que le chef avait son pif à lui. Et... ouais, faut avouer qu’j’avais du mal à l’encadrer. Parfois.»
Le commandant le fixait intensément, puis son regard passa ailleurs. Bodrick attendait. Voir si le poisson avait mordu.
Puis son supérieur acquiesça lentement et soupira. « Ouais... Je m’en doutais que vous me serviriez un truc dans ce genre là... A vous dire vrai lieutenant, c’est un peu l’avis de tout le monde au fort, hormis ses propres hommes. Personne ne le piffait. Personne ne le connaissait.
Etonné, Bodrick lança un coup d’oeil surpris. « Pas même vous? ... Mon commandant? » se reprit-il à temps.
Froncement de sourcils.
« Boarf... Je me demande. Il découlait du personnage un quelque chose de particulier qui a fait que je lui ai fait confiance lorsqu’il m’a raconté son histoire. Tiens comme moi. Mais hormis cela, c’était un homme distant. »
« Hé ben! Pas de bol qu’il crève le jour où il devenait enfin socia... »
Le regard du commandant s’alluma soudain d’un nouvel éclat. « Vous dites Stavinski? »
Hébété, il s’aperçut qu’il venait de penser à voix haute. O sainte merde! Qu’est ce que t’a foutu, espèce de vieille grande gueule... Trop tard maintenant.

Confirmant cette conclusion, le commandant se fit pressant.
« Allons, lieutenant, vous en avez dit trop ou pas assez... Qu’a t-il raconté? Répondez moi, c’est un ordre! Vous ne sortez pas d’ici avant de m’avoir tout dit! »
Bodrick, contrit, lui expliqua la façon dont son ancien chef lui avait narré comment il était arrivé au fort... Mais passa sous silence son allusion à des évènements étranges ces derniers temps.
L’autre parut presque déçu. L’air de dire: c’est tout? Seulement ça? La flamme d’intérêt dans son regard se ternit.
Pour se remettre de sa déception certainement, le commandant alla dégotter une fiole dans un placard et y but trois gorgées au goulot.
Y se cache même plus maintenant. Et il commence dès le matin? L’autre avait raison... Rien ne tourne rond ici.
Un petit silence gêné s’installa. Bodrick en profita pour glisser une question qui le turlupinait.
« Mon commandant,... pourquoi moi? »
L’autre, qui s’était accoudé à la fenêtre et regardait les hommes dehors vaquer à leurs multiples tâches se retourna avec un petit sourire pincé. 
« Oh ça, c’est Zolland qui vous avait recommandé auprès de ma pomme. Je me demande ce qu’il vous trouvait. » Sur ce, il lui fit signe qu’il pouvait disposer.
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Zuperhubert
Timide


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MessageSujet: Crénom dijou !   Mer 13 Sep - 2:09

“Alors y t’la flaire c’te piste ces maudits cabots?”

et ben ! tu nous a écrit tout ça en parlé campagnard dis donc !
Tu as bien dû t'amuser.
A part ça ca m'a l'air pas mal : je t'encourage à continuer.
Bon , évidemment pour le style les gens trouveront toujours à redire sur des portions de phrases ("Le flou d’ombre se fit plus détaillé"), mais globalement ça passe bien.
Ca manque peut-être de sexe non ?
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Nechao
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Mer 13 Sep - 2:22

Tu veux peut-être qu'il rajoute de jeunes vaches vierges batiffolant dans les prés couverts de neige ?
.... tsss.....
Ce serait pas crédible ! 'Sont à l'étable les vaches en hiver, Didiou !
jocolor
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Vilyutchik
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Mer 13 Sep - 12:30

Bravo ! J'ai beaucoup aimé la trame et j'ai l'impression que quelques références à Glen Cook se sont mélés à l'histoire. En tous cas bien sympa, et gratz pour le boulot Smile
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Irunaeka
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Ven 15 Sep - 17:12

Merci pour les commentaires, ca me fait très plaisir que cela vous plaise. Et pour le côté campagnard, et pour Glen Cook, j'ai une unique explication: il n'y a pas que les nobles armés de plates qui font la guerre. La compagnie noire le prouve assez bien. J'aime cette dernière idée, ce texte en est la tentative d'exploitation.

Bonne lecture...

La descente de l’escalier se révéla encore plus exaltante que la montée. Des planches bougeaient et les béquilles glissaient dans ses mains poisseuses. Le pied.
Logiquement, à cette heure ci de la matinée, il aurait du être à l’exercice comme la moitié de la garnison. L’autre moitié étant divisée entre les tâches ménagères et la surveillance des alentours. La salle commune, moitié transformée en lingerie, s’annonçait presque calme. Au moins, il y serait au chaud. Son poste prendrait sens après le repas du soir, où le commandant annonçait les nouvelles, quand y en avait.

Carré contre le mur, Bodrick regardait dans le vide. Les flammes du brasier dans l’âtre monstrueux de la salle commune lui chauffaient les pieds agréablement. Infirme, on avait tout le temps de cogiter à son aise et il ne pouvait s’empêcher de remâcher les derniers évènements. La mine pathétique de Zolland en train de s’étouffer ne cessait de lui revenir devant les yeux. Bordel ! Qui bon sang ? Et pourquoi ?

Le « qui » l’inquiétait. En faisant le compte des gars qui pouvait en vouloir éventuellement au trépassé, on avait vite fait le tour : Il y avait lui-même et... lui-même. Autant qu’il se souvenait, en dehors de sa pomme, il n’avait jamais remarqué quelqu’un en voulant à ce point au chef. La seule explication rationnelle était qu’il n’était au courant de la bisbille, et à ce moment là, c’est donc que ça se passait chez les gradés. Il avait discuté avec les gars chargés de lessive : partout on s’interrogeait en silence. Et plus même, la plupart avait réellement la trouille.

Quand les gradés s’amusent à des intrigues de cour, c’est comme lorsque le navire perd son gouvernail : le péquenot de base se fait du mauvais sang.
Les seuls apparemment qui étaient plus en colère que terrifiés restaient les yeux bleus. Ces derniers jetaient des regards soupçonneux à la volée et semblaient prêts à en découdre au moindre mot de travers. On avait refroidi le grand manitou. La corde était prête, mais l’acteur principal se faisait désirer. Vu leur impatience, le commandant les avait autorisés à disposer à leur gré du corps et leur avait promis de mener une enquête poussée. Ca, c’était l’officiel. En réalité, l’enquête allait mollement. Les plus actifs à rechercher restaient les yeux bleus eux-mêmes.
Bodrick examina mentalement la liste des officiers : cinq lieutenants avec deux sous-lieutenants chacun, plus le commandant. Si on excluait même les yeux bleus du lot, il ne restait toujours aucun meurtrier dans la liste. Il jura. Cette affaire lui paraissait absurde. L’autre avait raison : quelque chose au trou ne tournait pas rond. Le pire, c’est que Zolland avait parut sincère en le faisant remarquer. Ca me fout la pétoche rien qu’d’y penser à tout ça, j’pourrais t’raconter des trucs sur certains...
Ouais. Vraiment dommage qu’il n’ait pas pensé à en dire plus avant de crever.

Le soir tombait maintenant. Les ombres dansantes à la lueur de l’éternel foyer de la cheminée envahissaient la pièce. Partout, les couloirs commençaient à se remplir de bruit de pas. Quelque part, une potée chauffait dans sa marmite. Des échos envahissaient les coins de la salle, donnant à Bodrick l’impression que des spectres se moquaient de lui depuis les ombres du plafond.
Soudain, un groupe de cinq types aux yeux bleus a traversé la salle commune à grands pas, sans un regard pour lui, direction l’escalier de l’infirmerie. Ils avaient toujours l’air aussi furax, mais la célérité de leurs gestes dénotait autre chose. Ils pensent tenir quelqu’un... « Le toubib ! » Il s’était levé pour le crier tout haut. Sa jambe l’a rappelé à l’ordre et il a manqué de se casser la gueule. Jurant tous les diables, il s’est saisi de sa béquille et hardi petit, direction l’infirmerie, itou.
Il y avait du spectacle en perspective.

Le temps qu’il atteigne le bas des marches, les autres étaient entrés à l’intérieur. Des couinements de souris prise au piège s’élevèrent lamentablement depuis l’arrière de la pièce : le clapet du piège s’était refermé.
Le toubib était plaqué contre le mur, glapissant à qui mieux mieux des appels au secours. Pourtant les autres ne le touchaient pas. Ils se contentaient de lui bloquer le passage et de le questionner. Armes aux points, il est vrai.
Tandis qu’il continuait à claudiquer vers eux, l’un des gars s’est retourné et a annoncé :
« Du monde. »
Cinq regards de glace se sont braqués sur Bodrick. Lui n’a pas bronché et continué de se rapprocher.
« Qu’est ce tu fous là, Stavinski ? » Oho ! Mais c’est qu’ils parlent sans les poings des fois. Cependant la question était juste : qu’est ce qu’il foutait là ? Il allait falloir répondre. Il a opté pour le style grincheux. L’air absorbé dans sa propre déprime.
« Visite médicale. Ma jambe. Pansements. S’voit pas ? »
Les autres ont cogité, mis d’accord : sans autre esbroufe, les diverses armes ont regagné leur fourreau. Un danger de moins. La disparition des armes a semblé redonner des couleurs au toubib qui s’est amené vers Bodrick. La visite médicale a commencé. Le petit Henri était aux petits soins du boiteux. Les autres aux yeux bleus n’ont pas bougé.
« On a quand même des questions, Henri. » Les mains baladant les pansements ont tremblé.
« Hu...Oui ?» Toubib... Tu pus la trouille... Il a continué à s’occuper du blessé quand même, cependant. Les gestes machinaux diminuaient sa terreur.
Les autres lui ont demandé ce qu’il avait fait la soirée du meurtre. Il a bafouillé. C’était lamentable. On s’est fait pressant : il a glapit et juré que ce n’était pas lui.
« Pourquoi tu te sens si visé, toubib ? » a demandé Bodrick.
C’est un des gars de Zolland qui lui a répondu :
« On lui a dit que le poison qu’on a trouvé dans la bouteille vient de ses étagères. »
« Ah... » fit l’infirme.
« Comme tu dis. » a gémit l’autre. « Mais ce n’est pas moi qui l’ai tué. Et puis je n’ai pas de poison sur mes étagères. Hé ! Ne touchez pas à ca ! » cria t-il dans les aigus.
L’un des types a ouvert un placard, trifouillé cinq secondes et a ressorti une petite fiole. Henri s’est liquéfié.
« Et ca ? C’est quoi ? »
« C’est une potion. Un fortifiant. Ca tonifie les chaires. Par les Dieux, ça ne tue pas ! » Encore plus aigu. On n’allait pas tarder à s’interroger à l’étage.
« Que tu dis, toubib ! Ca, ça dépend de la dose. Notre doc’ à nous aussi a fait ses analyses. Le poison corrobore avec ce produit. Et, oh! Surprise : ta fiole est pas pleine. Alors, il t’en faut plus ou je continue ? »
Ce coup ci, Henri avait laissé tomber Bodrick et triturait nerveusement un bout des draps du lit. Il marmonnait.

« J’y comprends rien. Rien...rien...c’est pas moi, MERDE ! » On demandait qu’à le croire. Mais sa grande sérénité ne jouait pas en sa faveur. Bordel ! Quand on est innocent, on ne se pisse pas dessus !
Bodrick a demandé l’air de rien pour quelle maudite raison Henri en aurait voulu au chef. Tout le monde s’est mis à le regarder comme s’il débarquait. L’accusé s’est ratatiné un peu plus sur lui-même.

« Bah quoi ? Hé ! Je connais pas tous les ragots, moi ! »
On a enfin consenti à répondre :

« Notre chef a toujours voulu le faire remplacer par notre doc’ à nous. Qui est plus compétent. Mais votre capitaine a refusé. Depuis, ils se regardaient en chien de faïence et le capitaine ne se gênait pas pour faire courir les rumeurs sur les penchants d’Henri. Alors, forcément, ça a du énerver. »

Coup d’œil à toubib : il n’avait pas écouter. Le connaissant, son état actuel était à faire peur. Bodrick ne l’avait jamais vu aussi pitoyable, mais c’était aussi la première fois qu’il le voyait si salement impliqué. Il s’est souvenu des effroyables minutes où il s’était lui-même cru mûr pour la corde : une boule s’est formée dans sa gorge. Pauvre Henri.

Soudain, des bruits de pas ont résonné dans l’escalier. Nombreux. Cliquetis de ferraille. Armés. Le commandant a débarqué avec l’air d’un sanglier blessé, l’œil un peu fou. Le nez rouge. Oh ! Misère...
Il a fait semblant de rester calme et a ordonné simplement :

« Allez, tout le monde en haut. On vous attend.»
Quelque chose dans le ton du commandant a fait frissonné Bodrick. Il n’employait ce ton faussement léger que lors d’une seule occasion : quand le grabuge pointait le bout de son nez.

En remontant l’escalier, Bodrick demanda au commandant comment on avait si vite remarqué la petite scène à l’infirmerie. Le questionné a grincé des dents et dévoilé un petit sourire.

« Il manquait leur lames à l’armurerie, le type de maintenance m‘a prévenu direct. »

Ouais, et à par ça pourquoi l’infirmerie? Bodrick brûlait de poser la question, mais le silence d’un commandant bougon, ça se respectait. Alors il a hoché la tête, comme si ça expliquait tout.

Quand même, pas très malins les petits enquêteurs. Ils devaient être vachement sûrs de leur coup pour laisser une trace pareille. Il jeta un coup d’oeil aux cinq gars qui devant lui remontaient au rez-de-chaussée sous bonne escorte, l’air contrit. Ils baissaient la tête devant leur supérieur, qu’ils aient raison ou pas, que ce soit juste ou non: de vrais soldats.

Dans la grande salle, les premiers ayant fini leur « toilette » après les exercices préparaient les tablées. Le fumet familier de la tambouille enivrait tout le monde et la chaleur de l’âtre revigorait les membres ankylosés par le froid extérieur. L’ambiance dans la salle était bonne. les hommes plaisantaient, se chamaillaient, rigolaient : mais ça n’allait pas durer.

Au trou, la justice se rendait en public et ce coup-ci les yeux bleus étaient allé très loin en conservant leurs armes après les exercices d’entraînement: pour sur que ça allait leur coûter cher. Cependant, sûrement avaient-ils pas mal d’arguments à exposer à l’encontre du toubib et alors un vrai débat s’ouvrirait parmi les hommes.
Henri, ou Toubib, était de la maison depuis longtemps; les yeux bleus, pas vraiment.

Qui parviendrait à faire valoir son droit? Le commandant aurait beau trancher la discussion, ça continuerait à gamberger et à discutailler dans les baraquements si le problème n’était pas équitablement réglé. Lorsque le petit groupe entra enfin, les yeux bleus encadrés de gardes armés, les regards se sont braqués sur les arrivants et les rires ont cessé immédiatement.

Le commandant s’est dirigé un peu titubant vers le trône, sa place à la table des officiers, s’y est laissé tombé et a fait amené les yeux bleus incriminés.
La suite a été expéditive. Enonciation de la faute, puis de la sentence. Point. On lui a passé un journal sorti d’on ne sait où et il y a consigné l’évènement. La logique aurait voulu qu’il demande aux soldats condamnés s’ils avaient une réclamation à faire, histoire de paraître équitable, mais non. Peut-être la hantise d’un débat sans fin titillait-elle le vieux brisquard.

Alors il a fermé le bouquin et renvoyé les hommes à leurs tablées respectives. Les yeux bleus baissaient la tête, comme pour cacher leur rage et refouler leur colère, les autres regardaient sans comprendre la scène, l’air inquiets. Ce soir là, les yeux bleus se sont regroupés à une tablée, seuls entre eux. Les autres ont trouvé ça étrange et la bonne ambiance habituelle s’est définitivement évaporée. Tout comme l’envie de manger, d’ailleurs. Bodrick n’avait plus faim.

La situation faisait naître tellement de questions, d’étonnement et de colère que le silence lourd de la salle en devenait effrayant. On chuchotait, les officiers fermaient leur clapet devant l’aspect monstrueusement renfrogné du commandant. Avec l’impression de claudiquer dans une marmite sur un feu trop fort, Bodrick est allé se caser à côté du Toubib Henri. Lui avait les yeux dans le vague, avec l’air d’un lapin saisi de terreur. Il jetait frénétiquement des coups d’oeil peureux un peu partout, tantôt vers le commandant, tantôt vers les yeux bleus.
“Toubib... Toubib!” Le médecin s’est enfin tourné vers lui, l’air surpris.
“Et si tu me racontais comment tu as fait pour te mettre dans une merde pareil ?”
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Mar 19 Sep - 12:27

Comme j'ai énormément de travail, j'ai tout remis sur un seul ficher Word que je viens de lire d'un bout à l'autre. C'est vraiment passionnant. Tu as un style qui nous plonge vraiment dans l'univers que tu décris, et j'espère que la suite est déjà prête parce que je suis très impatient de voir ce qui va se passer au trou et ce qu'il va advenir de ce pauvre docteur.
Encore Bravo !
Nec'
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Dim 5 Nov - 2:40

Voià tout ce dont j'ai été capable...Je sais que c'est peu. J'essayrai de l'allonger...plus tard, une fois de plus.

Bonne lecture...



Toubib a frénétiquement hoché la tête de gauche à droite et lui a répondu avec la voix d‘une gamine pleurnicharde. « Laisse moi seul, Stavinski et par pitié ne me parle pas! Par pitié! »
Bodrick est resté comme deux ronds de flanc. Toubib…De quoi t’as peur? Ou plutôt… de qui?
Une main ferme s’est posée sur son épaule. « Lieutenant Stavinski, j’aimerais vous voir à la table des officiers. » Il a fait la gueule. C’était la voix du grand chef. Adieu les joyeuses tablées. Il a repris ses béquilles et a suivi le commandant jusqu’à sa nouvelle place. Tous les yeux bleus fixaient le toubib. Bodrick n’a pas su comment il s’y ait pris, mais son teint est devenu encore plus vert.

Le commandant voulait leur parler des attaques mystérieuses menées sur les petits hameaux de la côte et expliqua que le matin même on avait retrouvé une petite fille morte dans les mêmes conditions que pour les animaux précédemment pris pour cible. Un des officiers a pris le relais et dit que presque tous les villages avaient été touchés, sauf un, nommé Först. La remarque a fait son petit effet. Tout le monde gambergeait ou faisait semblant.
« Lieutenant Stavinski. »
Bodrick a redressé la tête. Son cœur a fait un bond.
« Vous allait mener une patrouille dans ce village et inspecter chaque maison. Tous les animaux devront être vu au cas par cas et leur mâchoire comparée au traces de morsures retrouvées sur les autres cadavres. » Il aurait pu dire LA trace de mâchoire. Qu’elle qu’ait été la chose responsable des attaques, jamais elle ne mordait plus d’une fois. Mais quelle morsure!
La tablée a semblé souffler de soulagement, heureuse que le colis soit tombé sur quelque un d‘autre. Bodrick en avait sa claque de traquer cette bête. Sa claque de ce putain de trou du cul du monde. Le salaud.
« Oui, mon commandant. »

Au dehors le vent a commencé à souffler. Blizzard. Le premier de l’hiver. Les tablées se sont dispersées: il y avait à faire pour protéger les baraques et les montures, les poules et le potager, le toit et les fenêtres. Bodrick s’est laissé mollement entraîner par son coup de déprime. Un peu d’égoïsme n’avait jamais tué personne. Des courants d’air lui assaillirent les mollets tandis qu’il gagnait l’étage des officiers et sa nouvelle piaule. Le vent n’avait que faire des murs apparemment: la nuit ne fut pas bonne.


Connerie de clairon.
Bodrick a juré, pesté, puis finalement s’est levé. Sa jambe ! Le sol lui a sauté à la figure. Nouveau juron. Il y a des matins comme ça.

Quelques minutes plus tard l’air glacé de la cour d’exercices achevait de le réveiller.
Les hommes sortaient en trottinant des baraquements sous les beuglements des garde chiourmes et, ronchonnant et jurant, allaient se mettre en rang.
Bodrick sourit. Tous les gars ici étaient des durs, ou presque, mais leur statut de fortes têtes les empêchaient de se plier sans broncher à l’autorité: devant les camarades, il fallait qu’ils râlent, pour l’image.

Quand tout le monde fut prêt, le colonel est sorti sur le perron avec la liste des affectations spéciales du jour. La plupart des tâches étaient planifiées et incombaient en principe à tour de rôle aux différents détachements; mais le commandement ignorait souvent délibérément la chose, balançant des affectations surprises au gré de ses fantaisies.

Pour Bodrick, la bonne nouvelle était que cette fois-ci il superviserait les choses. Le bénéfice du grade. Même s’il avait été valide, le temps des marches au pas et autres enfantillages était révolu.
Mais rapidement son sourire s’est effacé quand il a vu un des yeux bleus s’avancer vers lui en tenant son propre cheval par la bride. La tablée des officiers la veille lui est revenu d’un coup en mémoire et au passage également la mission lui étant assignée. Au fond de lui, son côté feignant s’est révolté. Quoi, il ne voulait quand même pas qu’il mène lui-même l’inspection du bled, non?

Du pas de la porte, lové dans un courant d’air chaud, le colonel lui a souri.
“Bonne chance Stavinski, et essayez de m’ramener du concret cette fois-ci. “

L’enflure... Bodrick s’est saisi de la longe que le soldat lui tendait et s’est préparé mentalement à l’agréable chevauchée qui l’attendait. Le colonel devait lui en vouloir, forcément. On ne condamne pas sans raison un éclopé à faire le branquignole sur son canasson pendant toute la journée.
Le soldat lui a proposé son aide pour monter en selle. Il s’est tourné vers lui histoire de le cingler d’un regard d’ours renfrogné, mais s’est figé en reconnaissant le secoureur. Il s’agissait de l’un des Yeux bleus condamnés la veille. Il a jeté un oeil au reste du détachement sous ses ordres: tous les autres inculpés dans la discussion houleuse avec Toubib étaient présents.

Une clochette a sonné le signal d’alarme dans la tête de Bodrick, comme pour signifier que tout ceci n’était pas le fruit du hasard. Il l’a ignoré. Il n’était pas du genre impulsif.
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Nechao
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Lun 6 Nov - 15:55

Merci Iru pour cette suite, toi aussi tu as du public qui attend avec impatience des rebondissements. Si ça peut soigner ta jalousie, je peux aussi te menacer de te mordre, ou demander à Mulu de me prêter son dentier Laughing

Nec'
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Erasded
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Mar 7 Nov - 15:11

J'ai tout lu, j'aime beaucoup ! C'est vrai que l'ambiance rapelle fortement Glen Cook (je suis au tome 4 de la compagnie noire), mais ca n'enlève en rien à ton talent. très belle plume Iru...

Et si ça peut apaiser un peu tes craintes, Guilthanas et toi n'êtes pas dans la même catégorie : toi c'est littérature, lui c'est roman à suspense. Vous êtes tous les deux doués, mais ne vous adressez pas au même public. ^^

_________________
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MessageSujet: Re: De sang et de glace   Mar 7 Nov - 15:30

Ben dit donc sacré boulot et sacré talent.
Merci pour ces moment de lecture au coin du radiateur quand je suis au boulot ^^

En tout cas entre toi et guilt, ben la compagnie regorge de talent qui mérite bien d'etre dévelloper.

Merci a tous les deux
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